La vie de Camille – La nuit d’été

11 novembre 2015

Mes écritures

La nuit d’été

La nuit était pleine et la Lune était couverte d’un manteau de nuages fins, surveillant de sa lueur discrètement lumineuse celle des autres étoiles. Camille était accoudée au bord de la fenêtre. Du haut du cinquième étage, elle pouvait voir une étendue de lumières jaunâtres, blanches, bleues et rouges, formant un tout cristallisé dans le paysage de cette ville endormie. Elle vit une lumière blanche qui clignotait de façon régulière, se déplaçant calmement au dessous des poussières de nuages. Elle tentait de mesurer  la distance que cette lumière céleste – qui n’était autre qu’un avion – parcourait paisiblement : quelques mètres ou quelques kilomètres, peu importe à vrai dire ; cette luciole mécanique se fichait sûrement de l’allure à laquelle elle allait, de sa destination ou de son origine. Elle devait voler, libre, surplombant la Terre entière et embrassant les doux bras des nuages et du ciel bienveillant.

Camille respira un grand air de la bise estivale, de cette même senteur salée qui devait plus tard aussi bien la hanter que la réconforter. Elle vit une forme d’homme qui commença à s’approcher de l’immeuble, d’un pas tranquille et aisé. C’était son père. Tout d’un coup un sentiment d’anxiété lui serra son petit cœur, semblable à une étreinte fatale autour de son corps qui voulait l’étrangler d’une peur ineffable et nécessaire : la peur des cris, du regard de son père et de ses yeux injectés de sang et cernés qui la fixaient sans mot, sans bruit, pareil au regard du plus monstrueux des animaux faisant face à sa proie. Camille continua tout de même à tendre une oreille attentive au chant des cigales peuplant les grands arbres qui entouraient l’immeuble. Ces chants sentaient les vacances, l’été, la quiétude de la nuit et de l’ivresse.

Le vacarme des coups de poings de son père frappant à la porte la réveilla hors de son rêve, tel un coup de marteau s’acharnant sur une lourde enclume au milieu de la nuit endormie. Camille soupira et se rendit à la porte qui, pour une fois, était fermée à clé. Elle déverrouilla la serrure et tira lentement la porte, de sorte à éviter que celle-ci ne grince et ne réveille ses frères et sœurs. Un vent frais se libérait de derrière la porte pour se poser sur la peau de l’enfant et secouer ses cheveux noirs. A cette bise fraîche et humide se mêla un parfum sévère de cigarillo froid à la vanille, d’alcool, de sueur et de parfum bon marché pour homme : son père était au pas de la porte. Il portait un short jaune et un pauvre tee-shirt marron ou gris. Il poussa la porte et baissa son visage pour poser ses minces lèvres sur le front de Camille : « Ca va mon cœur ? ». De cette phrase anodine et banale se dégageait un sentiment doux de parcimonie et de bienveillance qui, malgré son taux d’alcoolémie, rendait son père sincère de tout l’amour qu’il exprimait, même timidement. Son père avait deux énormes yeux noirs qui semblaient comme sortir de ses orbites à tout moment, des yeux qui semblaient incessamment épuisés et cernés. Son front était grand et suintant et ses cheveux étaient si bouclés qu’ils paraissaient crépus et secs, parsemés d’une couleur grisâtre et blanche.

Il ôta son tee-shirt et s’allongea sur le vieux canapé rose après s’être allumé un cigarillo. Il se versa un verre de vin dont la bouteille traînait sur la table basse, sortant d’on ne sait où et achetée par on ne sait qui. Il alluma la télévision et s’arrêta sur une chaîne de sport qui rediffusait un match de lutte sanglant. Camille eut toujours aimé cette violence à la télévision et particulièrement dans ces fameux duels de lutte, dans lesquels deux nobles adversaires expérimentés tentaient de casser tel ou tel os ou d’arracher tel ou tel muscle, en veillant bien à ce que leurs  ingénieuses violence et tactique soient prises au bon moment et au bon angle par la caméra, aux yeux d’une audience tant émerveillée qu’effarée. C’est en cela aussi qu’elle aimait combattre avec son grand frère Ramy dans sa chambre, en imaginant et élaborant des prises et coups toujours plus inventifs et douloureux, mêlant la discrétion du furet, la malice du renard et la force de l’ours. Bien entendu, de telles rixes infantiles ne se résumaient qu’à des claques et coups de poing lâches, de cheveux tirés et arrachés par touffe et de coups de tête renversants ; mais pour elle, sa rage et son ambition étaient toutes aussi gargantuesques que celles d’un lutteur expérimenté. 

Son père était endormi, son cigarillo continuant de fumer comme une braise luttant pour maintenait sa flamme. Camille s’avança vers le corps inoffensif de son père et retira de ses mains l’objet encore brûlant à son extrémité, puis le posa sur le cendrier en fer présent sur la table basse. Elle le regarda dormir, paisible et semblant comme plongé dans un sommeil dont il ne reviendrait jamais : sa bouche était entrebâillée, laissant échapper un ronflement régulier et rauque, ses paupières étaient scellées, pareilles à de lourdes portes condamnées, les traits de son visage étaient si détendus et adoucis qu’il semblât plus jeune, dévoilant sous ses habituels traits sévèrement durs et âpres le visage d’un jeune homme doux et fragile.

Camille referma la porte du salon dans lequel son père dormait – dans lequel il dormait chaque soir – et se dirigea comme une souris vers sa chambre. Elle s’allongea sur son lit, dont le sommier et les lattes étaient en fer rouillé et grinçant, puis fixa le plafond en se demandant encore une fois où pouvait bien être sa mère. Ses yeux se mirent à fatalement sombrer dans la torpeur la plus totale tandis que, depuis la fenêtre entrouverte, on pouvait entendre une voiture arriver non sans bruit. Les murs de la chambre de Camille furent peints de couleurs bleues et rouges, s’alternant et clignotant chaque seconde, dès lors que la voiture s’avança devant l’immeuble. La police était là et on pouvait entendre la voix plaintive et familière d’une femme.

Camille rouvrit les yeux dans un sursaut, prise dans l’étreinte de cette même angoisse béante et cruelle qui la tourmentait lorsque quelque chose de mauvais allait se produire. Elle se projeta hors de son lit pour ensuite sauter sur la porte d’entrée. Elle colla son oreille gauche au ventre glacé et blindé de la porte. De lourds pas se faisaient entendre et des voix rauques d’hommes résonnaient dans la cage d’escaliers jusqu’à ce que leur son ne se fasse que plus présent, plus proche et plus assourdissant encore. Une lourde main tapa sur la porte et une de ces voix rauques lança un : «  Monsieur ! C’est la police, ouvrez ! ».

Le vacarme fit sursauter son père tandis que Camille, dans un élan de panique, de peur et de tristesse, rebroussa chemin vers la porte de sa chambre, derrière laquelle, à l’aide d’un œil voyeur, elle put observer toute la scène. Son père ouvrit la porte, d’un geste calme et courtois et, alors qu’il salua les gendarmes, ces derniers, dans leur immensité imbue de pouvoir et d’intransigeance immuable, se jetèrent sur le pauvre homme encore torse nu et à demi-aveuglé par son retour du voyage des endormis. La scène ne fut guère particulièrement violente ni même sanglante mais elle fut, dans son ossature et son fond, une image marquée du fer rouge de la monstruosité pour les yeux de l’enfant. La scène fut tant monstrueuse qu’incompréhensible pour Camille et dans un élan frêle faisant voler sa longue chemise de nuit, le petit être se jeta sur le pas de la porte d’entrée devant laquelle un policier menotta son père.  Ce dernier fut férocement plaqué contre le mur, le visage heurtant violemment le gravier de celui-ci. Son père se rendit compte que, soudainement, un de ses enfants était présent pour assister au pitoyable spectacle. Tentant de se faire entendre distinctement alors que l’agent de police énonçait froidement les mots de la loi, le pauvre homme fit d’une voix haute et confiante : «  T’inquiète pas ma fille, rentre dans la maison, tout va bien ! ». Sa phrase et son ton n’auraient jamais semblé avoir été ceux de la bouche de son père si Camille ne s’était fiée qu’à son visage apeuré, vrombissant de rage, dégageant une aura violemment belliqueuse et vengeresse à l’égard de la femme qui se tenait derrière les policiers : la mère de Camille.

Les policiers escortèrent le vieil homme en bas des escaliers puis l’enfermèrent dans la voiture de police. Camille put voir depuis la fenêtre de sa chambre la voiture démarrer et s’en aller au loin, ne devenant plus que l’ombre de ses lumières bicolores qui se dissipait peu à peu, avant de ne laisser place qu’au manteau noir et épais de la nuit, clairsemé des étoiles innocentes qui habitaient, sans mot, la ciel et l’étendue. Ses frères et sœurs dormaient ou faisaient semblant de dormir encore.

Sa mère s’avança vers la porte de la chambre de Camille, entra et posa son corps lourd sur le lit grinçant de l’enfant. Elle posa ses grosses mains sur ses beaux yeux gris imbibés de larmes. Elle leva sa tête et fixa Camilla qui ne s’était pas retournée.

« Excusez-moi les enfants » fit la mère d’une voix amère qui, comme toujours, se voulait encline au pardon de Camille et de ses frères et sœurs. 

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